Les 100 livres du "Monde"
Le
D’Albert Cohen à Umberto Eco, de Marguerite Duras à Philip Roth, « Le Monde » partage soixante-quinze ans d’amour pour la littérature.
Le démon de toute liste s’appelle arbitraire. Plutôt que de l’exorciser, mieux vaut le reconnaître d’emblée : chères lectrices, chers lecteurs, la liste que vous allez découvrir ne prétend pas dresser un palmarès objectif, ni un panorama représentatif de la littérature depuis 1944, date à laquelle Le Monde est né.
Plus modestement, elle reflète quelques moments d’une histoirefondatrice, puisque notre journal célèbre les livres depuis l’origine. Cette histoire, c’est l’aventure du Monde et de ses plumes à travers la littérature de ces sept dernières décennies. Aventure forcément subjective, emportée par une foule de sentiments humains, curiosité, admiration, ferveur, bien sûr, mais aussi agacement, ennui ou flemme…
Le 9 novembre 1968, Pierre-Henri Simon, alors feuilletoniste du « Monde des livres », bat sa coulpe auprès du lectorat. Pour expliquer comment il a pu totalement passer à côté du roman d’Albert Cohen Belle du Seigneur,qui connaît un immense succès, il invoque « un motif peu honorable de paresse » et ajoute : « Mais nous avons des circonstances atténuantes. Quand, parmi les six ou huit paquets quotidiens dont nous comble la générosité des éditeurs, nous en ouvrons un qui contient, épais de cinq centimètres en grand format, un volume de 850 pages de marges discrètes, de paragraphes proustiens et de fins caractères, on a plutôt envie, surtout durant les semaines de vacances, de chipoter deux heures une nouvelle de Françoise Sagan ou le dernier fascicule du Journal de Jouhandeau. En quoi, bien sûr, on a tort, car il ne faut jamais oublier que les grands romans ont le droit d’être gros… »
Vagabondages émus
La réalité matérielle des livres qui affluent chaque matin, imposant leur poids de désir et de culpabilité, tout part de là.
« Il m’arrive en ce moment dix livres par jour », confiait en 1946 le premier feuilletoniste du Monde, Emile Henriot. « Sur la centaine de livres reçus chaque semaine, comment choisir ? », demandait près de quatre décennies plus tard, en 1982, Bertrand Poirot-Delpech, qui tint le feuilleton à partir de 1972. Laissons passer encore quatre décennies ou presque pour en venir à aujourd’hui, et nous constatons que les critiques du Monde ne reçoivent plus dix mais cinquante, parfois cent livres par jour… Cent ! La présente liste n’en compte pas plus pour une période de soixante-quinze ans.
Vertige de la sélection nécessairement partielle, fatalement partiale, et dont l’imperfection même fait à la fois la fragilité manifeste et la puissance d’élucidation. « Piloter à vue entre la crainte de négliger un génie et la tentation d’en voir partout, si vous croyez que c’est facile ! », ironisait Bertrand Poirot-Delpech, et nous avons nous-mêmes ressenti ce dilemme en établissant la liste.
Convaincus qu’il y a des événements d’écriture comme il y a des événements sociaux ou politiques, nous avons guetté les signes d’une déclaration enflammée
Alors, comment avons-nous fait ? Eh bien, avec l’aide précieuse de nos documentalistes, l’équipe du « Monde des livres » s’est plongée dans les archives.
Traversant les années, nous avons opéré comme les critiques du Monde depuis toujours, mais cette fois en appliquant leur méthode à leurs propres articles. De même qu’ils et elles ne pouvaient pas tout chroniquer, nous avons procédé par sondages fureteurs, par vagabondages émus. Convaincus qu’il y a des événements d’écriture comme il y a des événements sociaux ou politiques, nous avons guetté les signes d’une déclaration enflammée. Soudain, notre œil était attiré par ces mots d’Emile Henriot : « Je répète que j’admire Mauriac, il fait merveilleusement ce qu’il veut », et nous retenions Le Sagouin (1951). Plus tard, nous relevions ces lignes sous la plume de Jacqueline Piatier, fondatrice du « Monde des livres » en 1967 : « Je pense que La Vie mode d’emploi est un livre extraordinaire, d’une importance capitale non seulement dans la création de l’auteur, mais dans notre littérature », et nous inscrivions le nom de Perec pour l’année 1978
Bref, nous nous sommes contentés de passer les archives du Monde au crible de l’enthousiasme. Plutôt que de classer par écoles, nous avons inventorié des coups de foudre.
« Le critique du journal, le critique du jour, écrit pour être lu, il n’écrit guère pour être relu », notait Albert Thibaudet (1874-1936) dans une série de conférences parues sous le titre Physiologie de la critique (Les Belles Lettres, 2013). Et pourtant se replonger dans ces chroniques est une expérience exaltante, beaucoup moins théorique que physiologique, justement. D’emblée, il y va d’un corps-à-corps avec les textes. Tout commence et finit par les affects : odeur du papier, plaisir des mots, caresse de la phrase, autant de sensations transmises par les critiques à des lecteurs qu’il s’agit moins de convaincre que de troubler.
Car la bonne critique n’est pas celle qui ne se trompe jamais. Et chacun sera libre, ici, non seulement de repérer les mille et un livres qui manquent à cette liste des « 100 », mais aussi, plus généralement, de railler un journal qui ne rendit pas compte des romans de Beckett, ni de certains chefs-d’œuvre comme le Moderato cantabile de Marguerite Duras (1958).
Or, non, décidément, la bonne critique n’est pas celle qui a toujours raison, c’est celle qui transmet l’amour des textes en les inscrivant à même la vie : lisez ce roman, vous y déchiffrerez l’énigme de votre existence, vous y intégrerez vos joies, vos chagrins ; prenez ce récit, voyez la manière dont il fait effraction dans la langue pour la chambouler de l’intérieur ; suivez cet auteur dans sa phrase, vous y reviendrez souvent, comme on rentre chez soi.
Une subjectivité assumée
Tracer de tels mots, ce n’est pas se poser en juge tout-puissant, en lecteur omniscient. C’est, au contraire, affirmer que la seule objectivité valable est une subjectivité assumée. Du reste, il est frappant de voir combien l’ancien Monde, qu’on imagine plutôt austère et rétif aux égotismes, n’a pas peur de dire « je ». « Soi-même, critique, on ne peut ignorer qu’on est tout entier dans ses phrases (…) ; les “on” sont des substituts torves du “je” », tranchait Poirot-Delpech en 1982. Parler en son nom propre sans masquer ses failles, voilà la garantie d’un pluralisme critique indissociable du pluralisme en général.
Il est émouvant de voir avec quelle liberté ces critiques savent mêler, dans un seul et même article, éloges vibrants et réserves sévères
On le vérifiera en parcourant cette anthologie littéraire du Monde : le pluralisme y a toujours été vivace. Bien sûr, le journal appartient à son temps, et il a fallu des années pour que le regard de nos critiques fasse davantage de place aux femmes, pour qu’il s’élargisse aux littératures du monde entier ou encore, entre autres, à l’univers de l’image, comme en témoigne cette liste, illustrée tout spécialement par des artistes, photographes, dessinateurs ou plasticiens.
Cela étant, ce qui frappe, à la lecture, c’est à quel point Le Monde n’est jamais d’un bloc, jamais là où on l’attend. Emile Henriot peut avoir des goûts très classiques et en même temps contribuer à définir le Nouveau Roman. Jacqueline Piatier, elle, célèbre cette école tout en saluant Montherlant. A chaque fois que les signatures du Monde proclament leur soutien à tel mouvement, telle figure, en réalité elles font place à bien d’autres.
Il est émouvant de voir avec quelle liberté ces critiques savent mêler, dans un seul et même article, éloges vibrants et réserves sévères : « Amateurs de gaufrettes et de petits-fours, les estomacs légers ne s’accommoderont pas encore de ce robuste et massif kougelhopf », ironise en 1957 Emile Henriot à propos de Michel Butor, avant de concéder queLa Modification place l’écrivain « du côté des maîtres ».
Avec cette manière d’hésiter, de se raviser parfois, qu’on est loin des recommandations par algorithmes et du grégarisme marchand !
Et ce qui émerge finalement, à l’horizon de cette liste, c’est bel et bien la communauté qui relie Le Monde et son lectorat, de génération en génération. Communauté où l’on ne sépare pas les livres et la vie, où l’on fait coïncider le partage et l’exigence : « Il n’y a pas à se préoccuper du goût public quand on a précisément pour mission de lui signaler ce qui est bon et beau, fort et vrai », osait Emile Henriot en 1946. Il y a dans ces mots une franchise hardie, une générosité solide, très opposées aux grimaces des démagogues qui croient savoir ce qui plaît aux « vraies gens », mais prennent en réalité les lecteurs pour des ignares, et le texte pour un idiot. Ce n’est pas notre façon de voir. Jean Birnbaum
La décennie 1940
Le Zéro et l’Infini, d’Arthur Koestler (1940)
« Ce livre remarquable et d’un pathétique éprouvant, qui par la puissance du conteur et son agilité à se mouvoir dans les méandres d’une âme révolutionnaire russe, rappelle Crime et châtiment, de Dostoïevski, et l’admirable Sous les yeux de l’Occident, de Conrad, apporte sinon une explication décisive, du moins un éclairage plausible sur ces mystérieux procès de Moscou, où l’on put s’étonner de voir les inculpés reconnaître publiquement leurs torts à l’égard du parti et trouver juste et mérité leur châtiment. » Emile Henriot → Lire l’intégralité de la critique parue dans Le Monde du 3 mars 1946
Louons maintenant les grands hommes, de James Agee (1941)
« En Alabama, accompagné du photographe Walker Evans (ses photos sont reproduites dans le livre), James Agee séjourna six semaines, à se partager entre trois familles de métayers : les Ricketts, les Gudger, les Woods. (…) Le génie de James Agee est à chaque page presque et d’abord dans un style fait de phrases interminables, bourrées d’incidentes qui vivent chacune pour soi, bien lancées par les participes présents et les points-virgules, et on pense à ces fleuves qui se partagent en plusieurs bras, si imposant le bras qu’on le prend pour le corps même de la rivière, et tout à coup, alors qu’on en avait perdu le souvenir, nous voici, au terme d’une navigation essoufflante, revenus au sujet même, que les digressions ont comblé d’images lyriques et oniriques. » Yves Berger→ Lire l’intégralité de la critique parue dans Le Monde du 7 avril 1972
Aurélien, de Louis Aragon (1944)
« Les romans d’amour dans la vie ne s’achèvent pas avec une telle symétrie. On cesse de se voir, voilà tout, et les années passent. Ce n’est que dans les livres qu’on se retrouve pour mourir exceptionnellement. Il me faudrait un autre feuilleton pour dire le talent d’Aragon, le détail savoureux du livre, son brio, sa vérité noire et son éblouissante poésie. Aragon a le trait, le tour, la cadence, un mouvement du diable avec cela ; du feu, de l’esprit et du style, cette vertu suprême de l’écrivain né. » Emile Henriot → Lire l’intégralité de la critique parue dans Le Monde du 3 janvier 1945
Famille Boussardel, de Philippe Hériat (1944)
« Je ne rapporterai pas le détail de ce livre, si bien mené par M. Hériat au cours de ses 450 pages, où il nous fait assister aux passions et aux entreprises de quelque vingt à trente héros familiers, sans compter les comparses et les figurants. L’aïeul, le père, les enfants, les brus, les petits-enfants, tous étonnamment divers et particulièrement typés, qui constituent au long du siècle la gens Boussardel, vivent sous nos yeux, animés du même génie héréditaire, occupés de leur seule fortune, indifférents à tout le reste ; et c’est, il me semble, par là que le romancier psychologue, sans jamais intervenir et proposer une appréciation ou un blâme, s’affirme le juge sévère des personnages inventés, et, par tant de traits nets, montrés vrais mais peu sympathiques : de prodigieux égoïstes, persuadés que servir d’abord et exclusivement la famille suffit pour faire œuvre de bon citoyen. » Emile Henriot → Lire l’intégralité de la critique parue dans Le Monde du 26 mars 1947
Alexis Zorba, de Nikos Kazantzaki (1946)
« Dès les premières pages de ce fascinant roman qu’est Alexis Zorba, on se sent envahi par l’odeur des plantes sauvages des collines crétoises, qui évoque toute une nature punique et qui procure le plus complet dépaysement. (…) S’il n’est pas sans affinités avec les héros des romans picaresques espagnols, ou même avec le Panurge de notre bon Rabelais, le portrait que Kazantzaki fait de son héros a un tel relief, un tel éclat, qu’Alexis Zorba est digne de prendre fièrement sa place dans la galerie d’honneur des “types littéraires”. » Marcel Brion → Lire l’intégralité de la critique parue dans Le Monde du 25 décembre 1954
Au-dessous du volcan, de Malcolm Lowry (1947)
« C’est le propre des chefs-d’œuvre littéraires que de rester non pas inconnus, mais souvent hors de portée, de heurter la logique et les habitudes, de ne progresser que lentement dans la familiarité des lecteurs. Au-dessous du volcan connaît donc le sort du Procès, de Kafka, ou de l’Ulysse de Joyce. (…) Il n’est pas vrai – on doit ici contredire l’auteur – qu’Au-dessous du volcan soit un “roman d’ivrogne”. Certes, l’alcoolisme y est saisi dans sa force maudite, mais il n’est pas dans ce livre un vice, ou une simple tare physiologique ; il est plutôt une “maladie (…) de l’âme”. Et il y a bien autre chose que l’imprégnation par la tequila ou le mezcal, dans ce monument dont on n’a pas fini de faire le tour, qui paraîtra peut-être écrasant aux pusillanimes, mais où chacun, pourtant, déchiffrera, s’il le veut, son destin. » Maurice Chavardès → Lire l’intégralité de la critique parue dans Le Monde du 12 janvier 1961
La décennie 1950
Moïra, de Julien Green (1950)
« Après tant de romans improvisés où l’on a trop souvent l’impression du travail bâclé et du premier jet envoyé à l’imprimerie, comme si c’était aujourd’hui l’ébauche et le brouillon qui importaient plus que l’œuvre achevée, c’est une joie de se trouver enfin devant la maîtrise d’un écrivain de grande classe comme M. Julien Green, que sa remarquable Moïra vient de placer au premier rang. (…) Dans une petite ville universitaire d’Amérique, le jeune Joseph Day est venu prendre pension pour faire au collège ses humanités. C’est un garçon de la campagne, fils de paysans, ignorant du monde, ne sachant que la Bible, nourri et bardé de ses interdits, obsédé par l’importance capitale du péché et par la nécessité du salut (…) ; au physique fort comme un Turc, avec des mains énormes d’étrangleur, une âme naïve et violente, et des cheveux couleur de flamme. Il a suffi à M. Julien Green des vingt lignes de sa première page pour camper de biais l’étrange et inquiétant personnage (…). Le péché pour lui sera Moïra, une fille crapuleuse dont il occupe la chambre et le lit dans la pension où il habite. » Emile Henriot → Lire l’intégralité de la critique parue dans Le Monde du 12 juillet 1950
La Haute Mort, de Paul Vialar (1951)
« Par hasard fait prisonnier par un groupe de SS qui fuyaient Paris, Larnaud, qui se croyait libre, vainqueur, est envoyé par un dernier convoi dans un camp de concentration pour y subir l’épreuve suprême à laquelle Paul Vialar l’avait réservé. Dans ce camp tout entier voué à la mort lente, Larnaud est pris sous sa protection par un médecin qui l’engage dans son service, où les conditions d’existence moins pénibles pourront lui permettre de survivre à cet enfer. Mais cette faveur est offerte en échange d’une adhésion totale au parti (…). Larnaud, d’abord à bout de souffle, a accepté. Mais, s’avisant bientôt que l’obéissance exigée dans cette organisation communautaire ne l’a momentanément préservé qu’au prix de sa liberté renoncée, il refuse et (…) il retourne au camp où il sait qu’il doit immanquablement succomber. Il a choisi. Le dernier feuillet de son journal atteste cette vue héroïque… J’admire encore plus M. Paul Vialar d’avoir si exactement réussi ce grand ouvrage si vivant. » Emile Henriot → Lire l’intégralité de la critique parue dans Le Monde du 11 avril 1951
L’Attrape-Cœurs, de J. D. Salinger (1951)
« The Catcher in the Rye, traduit en français sous le titre fâcheux de L’Attrape-Cœurs, [c’est] l’histoire de ces trois jours que Holden Caulfield, renvoyé de son école, passe à New York avant de rentrer chez ses parents. C’est l’histoire du refus de la solitude, d’une solitude qui n’est pas due seulement à l’anonymat des vastes agglomérations urbaines.
Mais, ici, Salinger s’efface pour laisser parler, avec son vocabulaire de potache, le gamin douloureux et débrouillard qui ne trouve de confiance que chez sa petite sœur, alors que les adultes lui paraissent stupides ou le trompent dans sa naïveté. Tour à tour sarcastique, mordant, moqueur, pitoyable, le ton de Holden est toujours émouvant, pathétique. Seuls les adultes savent revêtir la carapace de bienséance ou d’assurance derrière laquelle ils se dissimulent hypocritement comme si disparaissaient du même coup les problèmes qu’ils refusent de voir. L’enfant, lui, est désarmé, mais du moins il ne triche pas. Et parce qu’il ne triche pas, le jeu de sa vie vaut d’être joué. Le reste n’est que pourriture.
Voilà ce que dit Salinger. La sobriété de son style lui permet de sous-entendre ce qui perdrait du poids en étant écrit noir sur blanc. C’est pourquoi on a scrupule à parler de ses livres, à les analyser. Il pourchasse un rêve perdu, et le rêve s’effondrerait s’il était formulé avec précision. Pour l’originalité de son talent, Salinger doit être lu et relu. A travers lui, une Amérique gigantesque cherche dans l’univers de l’adolescence des valeurs piétinées par un corps grandi trop vite. Et d’autres avec lui poursuivent la même quête. » Claude Julien → Lire l’intégralité de la critique parue dans Le Monde du 13 janvier 1962
Le Sagouin, de François Mauriac (1951)
« Le Sagouin, c’est un pauvre enfant d’une dizaine d’années : un petit dégénéré de bonne famille, affreux, cagneux, morveux, bavant, la lèvre pendante, terrifié entre un père avachi et une mère furieuse, toujours grondante, la gifle prompte et l’injure sans cesse à la bouche. Elle a voulu être baronne, elle l’est ; voilà le résultat : ce raté. C’est elle qui, parlant de son fils, l’appelle le Sagouin, et dans son abominable rancune passe sur ce malheureux “avorton” (encore une de ses gentillesses) la haine qu’elle a de son triste mari, l’affreux géniteur de cette larve. Ce père et cette mère, et ce fils, est-ce tout comme monstres dans ce court volume ? Non. Il en va des personnages de Mauriac comme des pins des Landes. Quand un brûle, tous les autres se mettent à flamber. » Emile Henriot → Lire l’intégralité de la critique parue dans Le Monde du 18 juillet 1951
Le Rivage des Syrtes, de Julien Gracq (1951)
« J’aime beaucoup ce roman de M. Julien Gracq. M. Julien Gracq est poète, et comme tel incapable d’accepter la vie telle qu’elle est. Je crois que s’il racontait (mais il ne pourrait s’y résoudre) un sujet aussi ordinaire que ceux des petites nouvelles de Maupassant, il le transposerait dans un château de nuées, dans les enchantements d’Argant. » Robert Coiplet → Lire l’intégralité de la critique parue dans Le Monde du 24 novembre 1951
La Fin d’une liaison, de Graham Greene (1951)
« The End of the Affair, dont le titre français, plus vulgaire, La Fin d’une liaison, situe tout de suite le sujet sur son plan – du moins sur son plan initial puisque celui sur lequel débouche finalement le roman est tout simplement ce que la théologie appelle le plan divin. » André Fontaine → Lire l’intégralité de la critique parue dans Le Monde du 13 février 1952
Mémoires d’Hadrien, de Marguerite Yourcenar (1951)
« Le beau livre de Mme Marguerite Yourcenar, Mémoires d’Hadrien, appartient à la catégorie des autobiographies supposées. C’est une vie imaginaire, racontée à la première personne. L’empereur Hadrien, le successeur à Rome de Trajan et le prédécesseur de Marc-Aurèle, qu’il désigna (une bonne note pour lui), avait commencé d’écrire ses Mémoires, au dire de son biographe Spartien ; et le livre aurait été intéressant, Hadrien étant demeuré, malgré les contestations, une des grandes figures de l’empire et du siècle d’or des Antonins en particulier. Très digne de la pourpre romaine, à voir comme elle fait écrire et penser le monarque, Mme Yourcenar était donc fondée à suppléer aux réels Mémoires manquants par une reconstitution psychologique minutieuse, d’ailleurs servie par un savoir considérable et scrupuleux. J’admire beaucoup Mme Marguerite Yourcenar d’avoir si bien réussi dans son entreprise. » Emile Henriot → Lire l’intégralité de la critique parue dans Le Monde du 9 janvier 1952
Léon Morin, prêtre, de Béatrix Beck (1952)
« Je ne crois pas à ce Léon Morin. Ce n’est pas lui le sujet du livre, bien que son nom soit sur la couverture. Il n’y a pas d’autre sujet dans ce roman que Mme Béatrix Beck elle-même, ou sa Barny Aronovitch, en face d’un missionnaire véhément, dont elle subit, en femme, la force de mâle. Un passionné, lui aussi, qui aime la casse et la bagarre, comme il dit ; qui assure une de ses ouailles vichyssoises qu’il éprouvera du plaisir à l’accompagner au poteau, après la Libération. Il trouve aussi nécessaires l’un que l’autre le peloton qui exécute et le prêtre qui absout. Dans un autre temps, ce sectaire de Dieu, qui n’aime pas les bondieuseries, aurait tranquillement conduit les hérétiques au bûcher, et c’est ce qu’il aurait d’un cœur sincère appelé sa charité. Mais il se met en colère contre Barny quand elle avoue détester les gens. Et, quand une autre malheureuse lui demande ce qu’il y a de vrai dans la religion, il se contente de lui répondre : “On le saura quand on sera mort.” » Emile Henriot → Lire l’intégralité de la critique parue dans Le Monde du 7 mai 1952
Bonjour tristesse, de Françoise Sagan (1954)
« Un petit chef-d’œuvre de cynisme et de cruauté. » Emile Henriot → Lire l’intégralité de la critique parue dans Le Monde du 26 mai 1954
La Modification, de Michel Butor (1957)
« Sa Modification, à lire, à faire lire et à discuter, à relire si on en a le temps pour en apprécier les richesses profondes, est un des livres les plus attachants et les plus importants de l’année, l’un des importants de ces années-ci. J’aurai des réserves à faire sur la nourriture compacte que cette sorte de roman nous apporte. Amateurs de gaufrettes et de petits-fours, les estomacs légers ne s’accommoderont pas encore de ce robuste et massif kougelhopf. (…) J’ai dit qu’il contenait quelque chose d’irritant, dans son caractère en quelque sorte mécanique, dans ses répétitions, sa minutie, ses retours d’images identiques, ses formules ; dans ses alinéas commandés par de simples virgules, un bon truc pour mettre ses incidentes à la ligne ; dans la place excessive donnée à la méticuleuse description des choses médiocres, qui n’éclairent rien, qui n’ajoutent rien. Ces pesants défauts sont d’autant plus sensibles et plus regrettables que dans l’analyse des sentiments et des passages d’états d’âme Michel Butor se révèle ici un romancier de premier ordre et un psychologue hors de pair. » Emile Henriot → Lire l’intégralité de la critique parue dans Le Monde du 13 novembre 1957
La Gloire de mon père, de Marcel Pagnol (1957)
« Pagnol a cet humour, doublé et feutré de tendresse, avec un grand soin de ne pas l’étaler. En outre, il est sain. Tous les pères ne sont pas des monstres, tous les fils n’ont pas envie de faire l’amour avec leur mère. » Emile Henriot → Lire l’intégralité de la critique parue dans Le Monde du 5 février 1958
Le Docteur Jivago, de Boris Pasternak (1957)
« Cela semble une gageure que, dans l’URSS de Khrouchtchev, puisse avoir été pensé et écrit un livre qui procède directement des grands romanciers russes du XIXe siècle. » Maurice Vaussard → Lire l’intégralité de la critique parue dans Le Monde du 26 décembre 1957
Le Dernier des Justes, d’André Schwarz-Bart (1959)
« Si l’on n’était pas pressé par l’actualité, et débordé par l’avalanche saisonnière des romans, il faudrait pouvoir s’arrêter, jeter de temps à autre un regard en arrière, et faire le compte des bons livres qui caractérisent une époque et ont du premier coup fait apparaître un écrivain. Je ne pense pas me tromper en signalant à cet égard l’émouvant début de M. André Schwarz-Bart, dont le premier écrit, Le Dernier des Justes, étonnant tous ceux qui l’ont lu, vient se classer au premier rang dans la course aux prix qui vient de s’ouvrir.
Couronné ou non, le livre restera comme un documentaire puissant et vendeur sur une des ignominies les plus flagrantes de notre temps, et aussi comme un témoignage digne de foi sur la vocation permanente d’une race au martyre. L’épisode central du roman porte sur les épreuves d’une famille juive et l’héroïque essai de résistance de l’un des siens au cours des persécutions racistes pendant le règne des nazis en Allemagne, sous Hitler. Satire, épopée, reportage et martyrologe, roman de mœurs et de caractères, et tableau d’époque, Le Dernier des Justes fait résonner toutes les cordes, et, pour le définir, en ses moyens divers, j’aimerais pouvoir dire que M. André Schwarz-Bart est tout simplement un grand écrivain ; ce n’est malheureusement pas le cas, et la chose n’a pas d’importance. Soucieux de seule vérité, il n’est pas un écrivain d’art ; son style sans délicatesse relève du langage parlé le plus populiste, et, s’il a un moment passé par la Sorbonne avant de redevenir un ouvrier, ce fils ou petit-fils d’étrangers persécutés et émigrés reste foncièrement l’autodidacte qu’il n’a cessé d’être à travers ses avatars et ses expériences. Mais tant pis pour l’art et le goût, quand un souffle puissant anime comme ici un grand livre, lui donne un accent d’épopée, et que l’émotion l’emporte. » Emile Henriot → Lire l’intégralité de la critique parue dans Le Monde du 4 novembre 1959
Le Chevalier inexistant, d’Italo Calvino (1959)
« L’Italie nous envoie ces jours-ci un jeune et séduisant conteur dans la tradition voltairienne. Car c’est bien à un conte de Voltaire que fait d’abord penser Le Chevalier inexistant, d’Italo Calvino. Une histoire ironique et bouffonne, prestement enlevée, riche en péripéties multiples, et servant de support à l’auteur pour les condamnations ou les réflexions que la société contemporaine lui inspire. Le thème : une armure de chevalier sans chevalier et qui se comporte comme un chevalier du Moyen Age. Ce paladin “qui n’y est pas” parle, marche, se bat comme un parfait soldat. Mais si l’on soulève la visière de son heaume, on ne trouve que le vide. » Jacqueline Piatier → Lire l’intégralité de la critique parue dans Le Monde du 7 avril 1962
Le Festin nu, de William Burroughs (1959)
« Cette descente aux “fosses à égout de l’univers” qu’est Le Festin nu est en même temps une ascension vers les cimes de la poésie authentique. Le martyre d’un être écartelé entre la drogue, la pédérastie et l’impuissance porte en lui sa propre rédemption. » Piotr Rawicz → Lire l’intégralité de la critique parue dans Le Monde du 5 septembre 1964
La décennie 1960
La Promesse de l’aube, de Romain Gary (1960)
« Un livre de premier ordre, auquel aucun lecteur ne pourra rester insensible ; irritant parfois ou gênant, caricatural, excessif, à la fin profondément émouvant, atteignant même à la grandeur et ne cessant pas d’attacher par la présence de l’auteur, bien qu’il se défende d’avoir écrit là une autobiographie, et assure que le souci de l’art, sous sa plume, s’est à chaque instant glissé entre l’événement et son expression littéraire, au point que toute vérité se réduise à une vérité artistique.
S’il en est ainsi, Romain Gary, tant pis pour vous, qui ne seriez plus qu’un orfèvre ; tant pis aussi pour votre livre, où votre art d’arrangeur nuirait à votre sincérité. Mais je ne crois pas bonne votre explication. » Emile Henriot → Lire l’intégralité de la critique parue dans Le Monde du 11 mai 1960
La Femme des sables, de Kobo Abe (1962)
« Au fond de ce trou, sans interruption envahi par le sable et qu’il faut vider sans cesse, sous peine d’être enseveli, on retrouve une des plus antiques inquiétudes de l’âme humaine, le mythe de Sisyphe. Cette chute dans le sable qui menace l’inoffensif et inattentif chasseur d’insectes est la contrepartie du supplice que lui-même inflige aux innocentes bestioles qu’il capture. (…)
L’attitude de la femme, bête de proie nichée dans sa frappe à prendre les hommes, mais elle-même captive innocente et punie pour l’éternité, condamnée à être simultanément la victime et le bourreau, constitue la plus forte et la plus curieuse originalité de ce roman. Le débat du couple, le plaisir érotique partagé mais toujours marqué de ce signe de la cruauté, de la souffrance, qu’ont si délibérément souligné les auteurs d’estampes du XIXe siècle, surtout dans leurs gravures obscènes, agressivement féroces, et les cinéastes modernes, Kurosawa, Mizoguchi, et qui se déploie dans ce livre avec une crudité allégrement meurtrière, ce corps-à-corps tantôt voluptueux, tantôt animé de la volonté de blesser et de tuer, donnent à La Femme des sables une sombre et terrible grandeur.Marcel Brion → Lire l’intégralité de la critique parue dans Le Monde du 20 décembre 1967
Le Carnet d’or, de Doris Lessing (1962)
« Lessing, c’est la force tout court. (…) [Elle] est de la race des bâtisseuses, avec, en elle, la plénitude un peu douloureuse de qui a vu le fond des êtres. » Françoise Wagener → Lire l’intégralité de la critique parue dans Le Monde du 30 juillet 1976
Le Général de l’armée morte, d’Ismail Kadaré (1963)
« Un quart de siècle après la seconde guerre mondiale, un général italien, accompagné d’un prêtre et d’un expert, parcourt l’Albanie, de longs mois durant, à la recherche des restes de ses compatriotes tombés lors des combats de jadis. Certains corps se trouvent dans des cimetières, et il est relativement aisé de les exhumer ; d’autres ont trouvé une sépulture plus hâtive et nécessitent le zèle de plusieurs terrassiers recrutés sur place.
Ce qui frappe tout de suite, c’est la fine ironie de l’auteur : son général italien n’est pas une caricature. Il a ses vertus, dont la principale est sans doute de ne croire qu’à moitié en sa mission ; et quelques défauts, notamment celui d’une assez surprenante indifférence pour toute chose. L’attitude d’Ismail Kadaré ne manque pas de subtilité non plus à l’endroit de ses compatriotes, qu’il juge avec détachement et presque avec sévérité, ci et là. Toujours est-il que les recherches se poursuivent avec leur ronron d’humour noir teinté de rose, leur ennui, et une sorte de grotesque que le bon goût du romancier transforme aisément en allégorie sans méchanceté. (…) Une comédie de tibias glissés dans des sacs de Nylon et de clavicules méticuleusement répertoriées. » Alain Bosquet → Lire l’intégralité de la critique parue dans Le Monde du 4 avril 1970
Le Procès-verbal, de J. M. G. Le Clézio (1963)
« Ce jeune écrivain possède une perception du monde, à la fois rigoureuse et décalée, née d’un authentique malaise – peur de vivre propre à l’adolescence ou durable névrose ? –, et qu’il nous impose. Ce n’est pas un romancier que ce livre révèle, c’est un poète à ranger du côté des voyants. » Jacqueline Piatier → Lire l’intégralité de la critique parue dans Le Monde du 28 septembre 1963
V., de Thomas Pynchon (1963)
« Il s’agit là d’un roman ambitieux, déroutant par sa composition, et quant au style : plein de propositions incises, de parenthèses, de dialogues tronqués, respectueux de la langue parlée, de la psychologie des personnages, environ la centaine, dont les conduites et les pensées ont quelque chose de médusant. Ajoutons que l’auteur, d’évidence très avisé, très cultivé, inquiétant et légèrement fou, a mêlé tous les genres, de la chanson à l’épopée, du roman mystique genre Golem au roman de cape et d’épée, au roman d’aventures, au roman politique, à la farce, à la tragédie – et le reste. Il y a là un cerveau à la Hugo et le rêve d’une œuvre qui rassemblerait Sade, Céline, Joyce… » Yves Berger → Lire l’intégralité de la critique parue dans Le Monde du 1er mars 1967
Les Mots, de Jean-Paul Sartre (1964)
« La question précisément posée est de savoir comment la vocation de l’écrivain et certaines intuitions fondamentales de sa pensée se sont insérées sur l’expérience première de la vie, sur l’aventure intellectuelle et morale de l’enfance avant la douzième année ; c’est donc Sartre se penchant sur Jean-Paul, ou plutôt sur Poulou, car tel était son surnom d’enfant, pour débrouiller ses racines et, sinon ses fatalités – il n’aimerait pas ce mot –, au moins ses prédéterminations et ses pentes. » Pierre-Henri Simon → Lire l’intégralité de la critique parue dans Le Monde du 22 janvier 1964
Tristesse et beauté, de Yasunari Kawabata (1965)
« Tristesse et beauté est le dernier livre de Kawabata, qui se tua en 1972, deux ans après la mort de son ami et disciple Mishima. (…) Livre désenchanté, où règne une vision rebutante de la chair : le corps n’est vu avec précision qu’à travers la déformation du dégoût – sueurs, crèmes épilatoires, vomissements de femme enceinte. Seuls comptent le souvenir de la douleur maternelle, l’éclat d’une nuque blanche, le son retrouvé des cloches d’antan, la quête mélancolique des rituels disparus, comme si le temps était orphelin. Ce que Kawabata fut lui-même dès l’enfance. » Diane de Margerie → Lire l’intégralité de la critique parue dans Le Monde du 7 août 1981
Le Polygone étoilé, de Kateb Yacine (1966)
« Le Polygone étoilé se passe de fin et de commencement, le passé y semble accessible de toutes parts et l’avenir paraît y refluer vers nous, l’histoire et la légende, la chronique et le mythe, le rêve et la réalité, incessamment, y échangent leurs pouvoirs. C’est aux dernières pages du livre qu’il faut peut-être chercher le sens de ce mouvement, au creux d’une expérience individuelle où se dessine la figure de l’expérience collective, de toute l’histoire algérienne. Ce sont des pages autobiographiques où l’auteur fait éclater à nos yeux la nécessité de son œuvre. La rupture, le déchirement, l’exil sont à l’origine de son langage et de son écriture et les nourrissent. Jeté à 7 ans “dans la gueule du loup”,Kateb, l’Algérien, apprend à dominer ce qui le domine, la langue française. Son triomphe sera acquis au prix d’une solitude dont tous les jours, dans le regard de sa mère, il pourra mesurer l’étendue. » Jean-Pierre Gorin → Lire l’intégralité de la critique parue dans Le Monde du 3 décembre 1966
De sang-froid, de Truman Capote (1966)
« Pas de vulgarité. C’est à peine si l’on parle de sang. Mais on pénètre dans l’univers secret des assassins longuement questionnés par l’auteur. Des six personnages, c’est Perry qui intéresse le plus Capote. Perry, hypersensible, musicien, peintre, narcisse, efféminé, attiré par l’apparente virilité de Dick. Perry ressemble étrangement au jeune névrosé des Domaines hantés – à une différence près, importante il est vrai, c’est que Randolph n’était qu’un enfant dont le champ d’action se limitait au rêve ; Perry a 30 ans et il peut matérialiser son rêve. La folie est devenue meurtrière. » Pierre Dommergues → Lire l’intégralité de la critique parue dans Le Monde du 24 septembre 1966
Le Maître et Marguerite, de Mikhaïl Boulgakov (1967)
« Vers 1930, le diable débarque à Moscou. Sous diverses incarnations – historien de l’occultisme, illusionniste, squatteur d’appartement communautaire – il a tôt fait de susciter le tohu-bohu. C’est le sujet numéro 1, le sujet fantastique, développé dans le ton de la drôlerie énorme, grâce aux effets d’absurde qu’engendre le télescopage de l’existence quotidienne par le surnaturel. » Jean Cathala → Lire l’intégralité de la critique parue dans Le Monde du 8 février 1967
Cent Ans de solitude, de Gabriel Garcia Marquez (1967)
« Macondo est une bourgade imaginaire de Colombie que Carlos Fuentes compare au comté faulknérien de Yoknapatawpha. Ce microcosme (…) est ébranlé par des cataclysmes bibliques, dévasté par la folie des hommes, et aussi secoué par mille petits drames ou bonheurs quotidiens. (…) Si l’irréel se mêle constamment au récit, ce n’est pas sous la forme de l’épopée ou du fantastique, mais d’un merveilleux à caractère symbolique qui apparente le livre à la parabole évangélique ou au conte enfantin. Curieusement, la “simplicité d’esprit”, souvent fortement teintée d’humour, qui préside au récit, loin d’aboutir à une schématisation abusive de la réalité colombienne, nous en restitue fidèlement toute l’attachante (ou l’horrible) complexité. Cent Ans de solitude marque la fin d’un isolement : celui où étaient plongées les lettres colombiennes. » Claude Fell → Lire l’intégralité de la critique parue dans Le Monde du 23 mars 1968
Belle du Seigneur, d’Albert Cohen (1968)
« L’auteur doit penser comme son beau Solal : un romancier, cela doit remuer de la vie, des idées, des passions, des mots, toute une grosse pâte de boulanger de village où il y aura beaucoup de mie, épaisse et nourrissante, mais bien levée et bien cuite, sous une croûte croquante et chaude d’images poétiques, de métaphores hardies, de traits d’humour et de satire. On trouve tout cela dans Belle du Seigneur, y compris des trucs contestables. (…) C’est long, c’est inégal, il y a du mauvais goût et quelques steppes de prose sableuse qu’on aurait envie de traverser en hélicoptère. Mais, une fois engagé, pris dans le récit, on lit, on veut lire encore, aller jusqu’au bout. (…) Nous voici emportés pendant 500 pages dans le torrent lyrique et tragique de l’amour fou. » Pierre-Henri Simon → Lire l’intégralité de la critique parue dans Le Monde du 9 novembre 1968
Les Garçons, d’Henry de Montherlant (1969)
« Si l’on a encore la faiblesse de penser que l’acte souverain de l’esprit est de reconnaître que le oui est oui, que le non est non et que le bien n’est pas le mal, on ne se sent jamais tout à fait à l’aise dans le monde de Montherlant. Je dis dans son monde moral ; pour ce qui est de son monde romanesque, il ne laisse pas de s’imposer dans ce qu’il a d’exceptionnel et même parfois d’invraisemblable, ce qui est le signe d’une grande création. » Pierre-Henri Simon → Lire l’intégralité de la critique parue dans Le Monde du 19 avril 1969
La décennie 1970
L’Archipel du Goulag, d’Alexandre Soljénitsyne (1973)
« Un coup de massue… Malgré l’écran de la traduction, la lecture en français de L’Archipel du Goulag confirme pleinement l’impression produite, cet hiver, par la lecture du texte russe : la puissance morale, intellectuelle et artistique de ce livre majeur… Cet “essai d’investigation littéraire”, qui vous tient hors d’haleine, communique la vérité, à première vue incommunicable, sur les aberrations criminelles du XXesiècle et ses idéologies totalitaires. » Piotr Rawicz → Lire l’intégralité de la critique parue dans Le Monde du 21 juin 1974
La Storia, d’Elsa Morante (1974)
« Tous les personnages ou presque finissent par mourir. Mais ce qui sauve ce livre en noir et blanc, c’est le don époustouflant qu’a “la” Morante pour exprimer la vie, plus encore que la mort. Qui, mieux qu’elle, sut décrire l’enfance ? Dire l’éveil au monde, au langage, à l’amour, du petit garçon, ses rêves, ses jeux, ses premiers apprentissages, ses dialogues avec les animaux, sa douloureuse incompréhension du mal (le “haut mal”, l’épilepsie, qui finira par l’emporter), jusqu’à son “pourquoi” lancinant qui vous bouleverse et vous poursuit, autant de paris tenus et gagnés par Morante, avec les mots, avec le cœur, avec l’être même. » Françoise Wagener → Lire l’intégralité de la critique parue dans Le Monde du 17 juin 1977
Les Amantes, d’Elfriede Jelinek (1975)
« Brigitte et Paula. Deux jeunes filles, l’une de la ville, l’autre de la campagne. L’une est ouvrière à la chaîne dans une fabrique de soutiens-gorge, l’autre est destinée à être vendeuse dans la supérette du village. Brigitte et Paula ne se connaissent pas, mais elles ont un point commun : elles veulent s’en sortir. Moteur ! L’histoire peut commencer. Roman d’éducation ? Histoire d’amour ? Histoire de terroir ? Non : histoire de femmes. Récit sans majuscules. Pour s’en sortir quand on est femme, il n’y a pas deux solutions. Il faut avoir un homme. Et, pour avoir un homme, il n’y a pas deux solutions non plus : il faut se faire faire un enfant.
Ce roman, qui fait progresser le lecteur dans le maquis des clichés et des fantasmes sur l’amour, la vie à deux, le mariage, les enfants, autant de mythes de pacotille sabrés allègrement par l’ironie cinglante et les phrases froidement assassines de Jelinek, baigne dans une atmosphère de haine générale : haine des parents pour les enfants, des femmes pour les maris, des femmes pour les autres femmes. Haine du bonheur des autres. » Pierre Deshusses → Lire l’intégralité de la critique parue dans Le Monde du 4 septembre 1992
Ce roman, qui fait progresser le lecteur dans le maquis des clichés et des fantasmes sur l’amour, la vie à deux, le mariage, les enfants, autant de mythes de pacotille sabrés allègrement par l’ironie cinglante et les phrases froidement assassines de Jelinek, baigne dans une atmosphère de haine générale : haine des parents pour les enfants, des femmes pour les maris, des femmes pour les autres femmes. Haine du bonheur des autres. » Pierre Deshusses → Lire l’intégralité de la critique parue dans Le Monde du 4 septembre 1992
Mars, de Fritz Zorn (1976)
« Mars, l’unique livre, posthume, de Fritz Zorn, constitue un des documents les plus bouleversants sur une vie rongée par le cancer, non seulement le cancer bien réel dont l’auteur allait mourir, à l’âge de 32 ans, mais aussi celui du conformisme le plus étriqué et le plus aliénant. (…) Ces 250 pages d’autobiographie, qu’il jeta rageusement sur le papier durant son agonie, il faut les lire comme les éclats insoutenables d’une colère qui n’en finit pas d’exploser. Une colère, trop longtemps contenue, contre toutes les puissances mortifères qu’il affronta : sa famille, l’hypocrisie bourgeoise, le puritanisme sexuel, la morale chrétienne, la respectabilité helvétique. » Roland Jaccard → Lire l’intégralité de la critique parue dans Le Monde du 16 novembre 1979
La Mer, la mer, d’Iris Murdoch (1978)
« Les personnages qu’Iris Murdoch fait vivre sont des intellectuels bourgeois ou des bourgeois intellectuels dont elle accuse volontiers l’aspect dérisoire sinon comique. Puis, peu à peu, on voit transparaître, sous leur vernis très britannique, les monstres qu’ils sont et que travaillent des forces obscures et finalement redoutables. (...) La Mer, la mer se lit avec un plaisir sans cesse renouvelé. Les traits y sont justes. (...)Elle évoque une galerie inoubliable de types un peu pathétiques, un peu grotesques, qui sont des caricatures vraies. Les monstres d’Iris Murdoch sont fascinants : c’est peut-être parce qu’ils nous ressemblent. » Hubert Juin → Lire l’intégralité de la critique parue dans Le Monde du 15 avril 1983
Récits de la Kolyma, de Varlam Chalamov (1978)
« Le fond du désespoir avec la mort comme seule perspective et, parfois, un dernier soubresaut de colère… Voilà ce que nous propose Varlam Chalamov avec Kolyma, son atroce suite de récits de la vie des camps staliniens, une centaine de “vignettes” qui, sans emphase, sans grands mots, sans émotions et sans psychologie, font le tour de la civilisation concentrationnaire.
Avec Soljénitsyne, Chalamov – même s’il ne connaît pas une célébrité comparable – est considéré comme le plus grand écrivain des camps. » Nicole Zand → Lire l’intégralité de la critique parue dans Le Monde du 20 septembre 1980
La Vie mode d’emploi, de Georges Perec (1978)
« Voilà toute une semaine que j’explore avec passion, patience et peine, tantôt dans l’hilarité, tantôt dans l’émotion, parfois dans l’ennui, toujours dans l’étonnement, l’énorme nef que Georges Perec vient de lancer sur notre mer littéraire. Et, tout compte fait, après m’être battue avec ces impressions contradictoires, je pense que La Vie mode d’emploi est un livre extraordinaire. » Jacqueline Piatier → Lire l’intégralité de la critique parue dans Le Monde du 29 septembre 1978
La décennie 1980
Le Nom de la rose, d’Umberto Eco (1980)
« Il y aurait beaucoup à chercher dans le livre d’Eco, truffé de citations, de pastiches, de références sérieuses ou fantaisistes. Ce qui est surprenant, c’est que cette profusion d’informations ne fasse jamais obstacle au plaisir de suivre d’abord, au premier degré, des personnages qui, pour tant de raisons, peuvent sembler si loin de nous. En fait, l’une des caractéristiques de ce roman, c’est qu’il présente quatre ou cinq différents niveaux de lecture possibles, qui ne se portent pas ombrage respectivement, mais qui, au contraire, étoffent la trame grâce à ces réseaux de significations superposées qu’il a su entrelacer tout en les distinguant soigneusement.
On peut, évidemment se méfier d’un tel roman, ambitieux, extrêmement élaboré, fruit d’une construction minutieuse et subtile, et n’y voir, a priori, qu’un exercice de virtuosité pour érudits. Or, précisément, ce n’est pas le cas et c’est bien cela qui est extraordinaire. Eco avait tout pour faire un pavé insupportable et assommant, et il a, au contraire, réussi à écrire un livre qui se lit d’une traite, qui est captivant, drôle, inattendu, peut-être parce qu’il a su fondre une réflexion de vingt ou trente années, mais totalement décantée, avec les exigences d’une écriture immédiatement accessible. » Mario Fusco → Lire l’intégralité de la critique parue dans Le Monde du 16 avril 1982
Les Enfants de minuit, de Salman Rushdie (1981)
« Quelle tornade, ce Rushdie ! Il nous inflige tous ses petits boutons, ses humeurs, ses rêves, ses commentaires, sans nous ennuyer un seul instant. Son roman est une ville. Et cela, tout à fait à l’image de Bombay, une cité coincée entre un océan d’espoir et une terre lourde de son passé, entre la misère et l’opulence. » Bernard Géniès → Lire l’intégralité de la critique parue dans Le Monde du 20 mai 1983
La Case du commandeur, d’Edouard Glissant (1981)
« Plutôt qu’un roman, La Case du Commandeur, d’Edouard Glissant, est une succession de trois longs poèmes en prose, de quatre strophes chacun, encadrés par un double article (ou pseudo-article) du Quotidien des Antilles, en date du 4 et du 13 septembre 1978, qui traitent d’un cas de folie à la Martinique et des perspectives apaisantes offertes par l’“organisation de l’institution psychiatrique dans notre département”. (…)
Mais la folie, c’est celle aussi, refoulée, refusée rageusement, de tout un peuple suspendu entre une histoire noire dont la déportation a effacé toutes les traces, et une histoire blanche, celle de la France, modèle haï et désiré.
Cette grande folie, assumée et maîtrisée par Edouard Glissant, émerge dans un tohu-bohu d’opéra de l’écriture ; une écriture incomparable, ou comparable seulement à celle des Epingles tremblantes de Breton, ou des grandes pages de Moby Dick. Mais Glissant est lui-même et rien d’autre. Non pas le plus grand écrivain antillais, comme on l’écrit un peu sommairement, mais l’un des plus grands écrivains contemporains de l’universel. » Jacques Cellard → Lire l’intégralité de la critique parue dans Le Monde du 14 août 1981
Vie et destin, de Vassili Grossman (1980)
« Une fresque historique. Une œuvre gigantesque. Le grand roman russe du XXe siècle nous est arrivé. Avec vingt ans de retard. » Nicole Zand → Lire l’intégralité de la critique parue dans Le Monde du 23 septembre 1983
Le Livre de l’intranquillité, de Fernando Pessoa (1982)
« Dans l’exercice de la diversité, Pessoa a, bien entendu, mis son immense talent, mais une sorte de génie en lui dépassait l’artiste virtuose. A propos des grands créateurs, de Shakespeare, de Léonard, Pessoa dit qu’ils sont des préfigurations de quelque chose de plus grand que l’homme, qu’ils restent inaccomplis, à la frontière : “Ils échouent, non parce qu’ils auraient pu faire mieux, mais parce qu’ils ont fait mieux. Ils se sont surpassés et perdus.” On pourrait en dire autant de lui. » Hector Bianciotti → Lire l’intégralité de la critique parue dans Le Monde du 29 avril 1988
Femmes, de Philippe Sollers (1983)
« Femmes se présente comme une “hénaurme” machine de guerre contre la femme et l’idéologie féministe. C’est un livre polémique, satirique, volontairement provocant, où l’auteur s’amuse et bouffonne en prétendant révéler le fin fond des choses, la vérité cachée qu’il affiche dès la première page : “Le monde appartient aux femmes. C’est-à-dire à la mort. Là-dessus tout le monde ment.” » Jacqueline Piatier → Lire l’intégralité de la critique parue dans Le Monde du 4 février 1983
L’Ancêtre, de Juan Jose Saer (1983)
« On lit d’une seule traite ce livre qui se fait une haute idée de son lecteur, dont chaque page enchante par sa poésie et, à la fois, stimule la pensée par sa profondeur métaphysique. Les Indiens rêvés par Saer ont bel et bien existé, tels qu’il les décrit ou similaires, dans les plaines du continent austral. Mais ils ne survivent dans la mémoire de personne, ils font partie, depuis des siècles, de l’écorce même du monde. Aussi ce livre est-il aujourd’hui leur monument.
Et si l’espagnol de Saer est l’un des plus beaux qui s’écrivent de nos jours, la traduction de Laure Bataillon – réinvention serait plus juste – fait songer à Cioran lorsqu’il affirme qu’écrire dans une langue étrangère, c’est écrire une lettre d’amour avec un dictionnaire… » Hector Bianciotti→ Lire l’intégralité de la critique parue dans Le Monde du 12 juin 1987
Garçons de cristal, de Bai Xianyong (1983)
« Un roman foudroyant, qui raconte les années 1970 à Taïwan. Hors de tout prosélytisme, Bai Xianyong porte un regard de connivence et de douceur sur la prostitution masculine. Il épuise l’intensité romanesque, sans imposer de dénouement optimiste. Ce livre fait partie des œuvres rares qui racontent les saccages de l’humanité mais ne dessinent pas de frontière entre bourreaux et victimes, bons et méchants, sauvés et repentis, ni ne suscitent un quelconque désir de revanche. Sans révolte, comme le narrateur Aqing, nous sommes anéantis de lucidité. » Hugo Marsan → Lire l’intégralité de la critique parue dans Le Monde du 24 mars 1995
L’Insoutenable Légèreté de l’être, de Milan Kundera (1984)
« Ce qui donne un sens à notre vie est toujours inconnu. Tout au plus pouvons-nous parer les hasards qui nous régissent des prestiges de la coïncidence et de la beauté. La leçon de Kundera se résume à cela même : de l’absurde faisons du léger, de l’amusant, du beau ! (…) Dans la grande lessive que l’Europe de la fin du XXe siècle fait subir à ses croyances en l’homme et en l’histoire, il faudra compter avec le somptueux scepticisme de Kundera, qui n’exclut ni la gaieté ni la tendresse. » Bertrand Poirot-Delpech → Lire l’intégralité de la critique parue dans Le Monde du 27 janvier 1984
Vies minuscules, de Pierre Michon (1984)
« Des ciels tourmentés ; des saisons de neige, de lilas ou de frissonnants tilleuls ; des campagnes bardées de ronces et de digitales ; des soleils fauves et des ondées chagrineuses ; et puis, encore, des couleurs disloquées qui éblouissent : Pierre Michon regarde avec l’œil du peintre. (…)
Il retrace le cours de huit Vies minuscules qui ont entraîné la sienne. Ce sont des impressions, des émotions, des reliques, des histoires racontées par un “crétin lyrique”, qui forment la trame de ce livre. (…) Plus Pierre Michon s’acharne, en démiurge exemplaire, à bâtir des destins significatifs, plus il évoque, navré, sa propre existence. » Bernard Alliot → Lire l’intégralité de la critique parue dans Le Monde du 2 mars 1984
L’Amant, de Marguerite Duras (1984)
« Duras dit : l’histoire de ma vie n’existe pas. C’est évidemment faux. Elle n’a cessé de la raconter. L’Indochine des années 1930, une mère folle, un frère avachi, l’éveil des sens comme une mousson, le désespoir noyant le tout sous une boue de Mékong : la donne biographique, dans son cas, fut riche en images et en situations. Encore fallait-il muer cette richesse en musique, en universel, en familier-pour-les-autres, en littérature quoi !
Avec L’Amant, l’auteur de Barrage contre le Pacifique revient à son enfance, d’où tout est sorti. (…) Elle, la future romancière, n’est encore qu’une lycéenne en robe de soie, souliers lamés or et feutre d’homme, sur un bac. (…) Après la classe, la gamine découvre le plaisir dans une chambre torride, derrière un rideau de pluie. Le Chinois l’aime. Il sait qu’elle ne l’aimera pas. Ce qu’elle ressent de plus clair : des obligations envers elle-même. Sa famille profite de la situation tout en la condamnant et sans se l’avouer. La fillette nie. Sa mère frappe. Le frère aîné voudrait que ce soit au sang.
Au cœur du dispositif littéraire grâce à quoi les horizons reculent, un aveu d’enfermement qui n’a rien d’une clause de style : “Je n’ai jamais écrit ni aimé, dit Duras ; je n’ai rien fait qu’attendre devant la porte fermée.”» Bertrand Poirot-Delpech → Lire l’intégralité de la critique parue dans Le Monde du 31 août 1984
Mourir m’enrhume, d’Eric Chevillard (1987)
« Rarement on a si bien suggéré l’agacement pathétique des mourants devant la futilité de ce qui va leur survivre. Eric Chevillard montre une intuition extrême de ce moment où nous ne pouvons plus regarder en face le néant qui s’approche, ni supporter ce qui en détourne. Cette intuition est servie par un goût jubilant des chocs de mots de la langue parlée. » Bertrand Poirot-Delpech → Lire l’intégralité de la critique parue dans Le Monde du 25 septembre 1987
La Fée carabine, de Daniel Pennac (1987)
« Malaussène est revenu. Avec tout son petit monde : ses sœurs, Thérèse, qui tire les cartes, et Clara, la photographe ; son cadet, le Petit aux lunettes cerclées de rose ; sa mère, qui vit dans un rêve d’amour perpétuel ; son pote Stojilkovicz, le fou d’échecs ; le chien Julius – épileptique – et Julia, la journaliste qu’il aime, et Mo le Mossi et Simon le Kabyle, les rois de la loterie clandestine, et Hadouch, fils d’Amar, “le seul khâgneux du lycée Voltaire à avoir choisi la section bonneteau”… Ça s’appelle La Fée carabine, et c’est une folie, drôle à en pleurer, tendre jusqu’au frisson. Un polar, bien sûr, avec trafic de stupéfiants et meurtres dans Belleville la Fourmilière. Mais un polar à contre-pied, hors normes, inclassable, où se croisent flics fachos et flics poètes, grands-pères en rupture de drogue et mémés flingueuses, un polar où, sous le regard d’un môme, une balle de P38 peut “transformer un mec en fleur”, et un nouveau-né être “beau comme une bouteille de Coca pleine de lait”. » Bertrand Audusse → Lire l’intégralité de la critique parue dans Le Mondedu 10 avril 1987
Autobiographie de mon père, de Pierre Pachet (1987)
« Pierre Pachet, avec cette Autobiographie de mon père, a convoqué les fantômes de sa jeunesse : sans la moindre complaisance, avec une sécheresse et une précision cliniques, il a disséqué l’âme d’un homme qui est mort de ne pas avoir vécu et qui, grâce à son fils, bénéficie encore d’un ultime recours, l’occasion de murmurer quelques mots sur ce que fut sa vie, dérisoire certes, ballottée comme tant d’autres au vent de l’histoire, mais poignante et inoubliable par la passion de la vérité que deux hommes, le temps d’un livre, ont partagée. Vingt ans après… qui est le père ? Qui est le fils ? » Roland Jaccard → Lire l’intégralité de la critique parue dans Le Monde du 7 août 1987
Beloved, de Toni Morrison (1987)
« Le 124 était habité de malveillance. Imprégné de la malédiction d’un bébé. Les femmes de la maison le savaient et les enfants aussi. Le lecteur qui arrive dans le dernier roman de Toni Morrison, Beloved – et qui, lui, ne sait rien –, se trouve comme hypnotisé, dès la première ligne, par une narration qui l’emporte comme dépossédé de lui-même vers un monde, si proche encore, de l’esclavage, si proche de la réalité et de l’horreur de la vie des Noirs. “C’est vrai, reconnaît-elle, je voulais que le lecteur se sente kidnappé, sans préparation, sans explication, sans itinéraire préétabli. Exactement comme le furent les esclaves. Je ne cherche pas à séduire, ou à convaincre le lecteur, je veux qu’il se sente emporté là de gré ou de force.” Comme le furent ces “soixante millions et davantage” évoqués en épigraphe, mais auxquels l’auteur ne dédie pas son livre ; parce qu’ils furent trop nombreux, trop maltraités, trop mal connus aussi. Parce qu’il n’existe ni statue ni monument pour honorer la mémoire de ceux qui n’ont pas survécu aux quatre siècles que dura le passage vers l’Amérique. Est-ce à cause de cette véritable plongée dans le monde des esclaves, un univers frappé par la malédiction, que Beloved, le cinquième roman de Toni Morrison, a quelque chose de vraiment insoutenable ? Elle le qualifie elle-même de “pornographique” — parce que là réside la réelle obscénité d’une brutalité qui ne pourra jamais être exorcisée. » Nicole Zand → Lire l’intégralité de la critique parue dans Le Monde du 15 septembre 1989
L’Acacia, de Claude Simon (1989)
« En refermant L’Acacia, le lecteur a la sensation d’avoir personnellement chevauché dans les clairières de l’Est en 1940, les yeux brûlés d’insomnie ; d’avoir reçu une balle en 1914 au coin d’un bois, tel un parfait poilu de L’Illustration ; mais aussi d’avoir servi aux Colonies avant 14 ; d’avoir hanté les villes d’eaux de la Belle Epoque ; d’avoir ouvert un télégramme avec des sanglots de veuve dans la gorge ; d’avoir visionné des bribes d’“Actualités” d’avant l’autre guerre, sépia, tressautantes et muettes ; d’avoir remué ces réminiscences dans un claque miteux ; d’avoir senti monter la folie des deux dernières guerres du fond des trains à bestiaux de toute l’Europe ; et de chercher à couler tout cela dans le présent immédiat de l’écriture, devant une branche d’acacia vert cru… » Bertrand Poirot-Delpech → Lire l’intégralité de la critique parue dans Le Monde du 1er septembre 1989
La décennie 1990
Dans le ventre de la baleine, de Paul Nizon (1990)
« Nizon est un artiste de la faim, un Hungerkünstler à la Kafka : il exhibe son dénuement pour nous faire mesurer sa richesse de “millionnaire en mots”. Etre aimé, être lu, c’est être désiré, c’est conjurer la solitude, l’affreux sentiment d’abandon. “Y a-t-il quelqu’un ? dit le soldat. Y a-t-il quelqu’un ?, repris-je à mon tour à voix haute. Plaît-il ?, dit le serveur. Aucune importance dis-je et me levai. Réglai et m’en fus.” Fin. Chef-d’œuvre. » Michel Contat → Lire l’intégralité de la critique parue dans Le Monde du 5 octobre 1990
Les Champs d’honneur, de Jean Rouaud (1990)
« Les Champs d’honneur est mieux qu’un livre réussi dont on discute les vertus et qu’on range ensuite dans une hiérarchie serrée des mérites. Il est l’un de ces rares, de ces très rares livres, qui emportent l’immédiate conviction ; conviction qu’on brûle de faire partager. » Patrick Kéchichian → Lire l’intégralité de la critique parue dans Le Monde du 14 septembre 1990
A l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie, d’Hervé Guibert (1990)
« La force, la beauté de ce livre impitoyable se trouvent dans l’attention minutieuse que Guibert porte à la progression de son mal, noté au jour le jour et finalement accepté, aimé ; il ne voudrait pas y renoncer, si c’était possible, tant il apprécie “l’incroyable perspective d’intelligence qu’ouvre le sida dans [sa] vie”. Ailleurs, il note : “Le sida est une maladie merveilleuse”, “Je découvrais (…) que c’était une maladie qui donnait le temps de mourir, et qui donnait à la mort le temps de vivre, le temps de découvrir le temps et de découvrir enfin la vie, c’était en quelque sorte une géniale invention moderne que nous avaient transmise ces singes verts d’Afrique.” (…) On a déjà lu des romans ou des témoignages sur cette maladie nommée pour la première fois il y a à peu près dix ans, on en lira d’autres. D’aussi cruels et poignants, avec cette méchanceté ou cette élégance qui fait rire dans les pires moments, on n’en aura pas de sitôt. » Michel Braudeau → Lire l’intégralité de la critique parue dans Le Monde du 2 mars 1990
Accouplement, de Norman Rush (1991)
« Accouplement n’est rien de moins qu’un roman exceptionnel, tant par la vigueur de son écriture que par la splendeur de son imagination. L’un de ces livres portés par une voix que le lecteur identifie, dès la première ligne, comme une véritable personne (belle illusion qui n’est pas le moindre de ses mérites), capable de lui ouvrir la route vers des territoires inconnus. Cette voix, celle de la narratrice, prend d’emblée sa place dans la galerie des meilleurs personnages de femmes créés par des hommes. » Raphaëlle Rérolle → Lire l’intégralité de la critique parue dans Le Mondedu 15 septembre 2006
Texaco, de Patrick Chamoiseau (1992)
« Texaco trace la double figure d’une femme et d’un pays : Marie-Sophie Laborieux (née vers 1913, fille d’un esclave affranchi et fondatrice du quartier de Texaco à Fort-de-France) et la Martinique. Texaco, comme tout roman important, c’est une langue, un style, une réflexion sur la littérature. Chamoiseau se définit clairement comme un “marqueur de paroles”, situé près d’une frontière au tracé complexe et fragile, celle qui sépare la littérature orale et la littérature écrite. » Josyane Savigneau → Lire l’intégralité de la critique parue dans Le Monde du 4 septembre 1992
Les Anneaux de Saturne, de W. G. Sebald (1995)
« Au départ, une simple randonnée à pied dans le comté de Suffolk, dans l’est de l’Angleterre, pays où vit Sebald depuis qu’il a quitté l’Allemagne en 1966. L’auteur vagabond préfère les côtes désertes, les chemins qui traversent la lande à l’animation des grandes cités. En suivant ses traces, on ne fait pas que traverser des contrées au charme mélancolique, on marche dans un rêve où les brumes, paradoxalement, accentuent la netteté de chaque élément, soulignent les contours d’où émergent des ombres qui s’animent soudain comme sur la scène d’un théâtre abandonné.
Après ce voyage qui lui a procuré une impression de liberté inégalée, Sebald a été victime d’une crise de paralysie totale. Il a dû réapprendre à marcher, à voir le monde. Depuis la fenêtre de sa chambre d’hôpital, jetant sur la rue grise un regard incrédule, tel Gregor dans la nouvelle de Kafka, il se souvient de son périple, ressent tout le poids des métamorphoses – et écrit ce livre. Pierre Deshusses → Lire l’intégralité de la critique parue dans Le Monde du 22 octobre 1999
Les Grandes Blondes, de Jean Echenoz (1995)
« Les Grandes Blondes est un livre ambitieux. La trame du roman, elle, n’a pas besoin de l’être ; pas plus que celle d’une tragédie de Racine. Chaque époque a ses dieux et ses rois, les nôtres sont des vedettes de la chanson, des animateurs de télé, des détectives privés et des cover-girls. Des grandes blondes de rêve, des idoles de papier, des icônes. (…) Revanche de l’écriture : il n’y a pas un chapitre, pas un paragraphe, pas une phrase dans Les Grandes Blondes qui ne puisse servir au cinéma. » Pierre Lepape → Lire l’intégralité de la critique parue dans Le Monde du 22 septembre 1995
Le Liseur, de Bernhard Schlink (1995)
« La littérature de langue allemande des quarante dernières années, souvent taraudée par la culpabilité, la honte ou le désir de s’en dégager, nous a habitués aux incessants retours sur un passé traumatisant comme un leitmotiv dont elle n’arriverait pas à se dégager. Si le motif est repris ici une fois encore, il est si magistralement réinterprété que l’on n’a pas une impression de rengaine ; c’est bien au contraire l’irruption d’une tonalité nouvelle. (…) Dans une sorte d’anesthésie de toutes ses forces vitales, le héros, Michael, découvre que l’amour est un engagement qu’aucune rupture n’efface et que l’innocence, comme le crime, n’est souvent que le fruit empoisonné de l’ignorance. » Pierre Deshusses → Lire l’intégralité de la critique parue dans Le Monde du 11 octobre 1996
L’Organisation, de Jean Rolin (1996)
« L’Organisation est l’histoire réelle d’une jeunesse et d’une résistance imaginaires racontée par un écrivain ; l’histoire drolatique et dramatique d’un jeu de cache-cache avec la réalité. Comme quelques milliers de jeunes gens, la plupart de bonne famille et d’exquise culture, Jean Rolin a été, au début des années 1970, représentant clandestin en révolution prolétarienne. Il a tout abandonné, études, foyer et plan de carrière, pour se consacrer mystiquement au peuple en lutte.
Abnégation d’autant plus méritoire que ledit peuple avait plutôt tendance à se méfier de ces trublions aux mains blanches, de ces anges exterminateurs en visite dans l’enfer du salariat, et qu’il lui arrivait souvent de manifester cette méfiance sans délicatesse. Mais l’Orga-nisation et ses chefs redoutables en avaient décidé ainsi : Jean Rolin devait s’“établir” et préparer le grand soir du côté de Saint-Nazaire.
Supériorité de la littérature sur l’histoire : le livre de Jean Rolin se tient tout seul ; ceux qui n’ont rien connu des années Pompidou peuvent le lire sans en perdre une miette, comme on lit Rimbaud ou Malcolm Lowry. C’est l’histoire d’un jeune homme qui a failli mourir de ne pas vouloir d’un monde qui le faisait vieillir. » Pierre Lepape → Lire l’intégralité de la critique parue dans Le Monde du 27 septembre 1996
A Suspicious River, de Laura Kasischke (1996)
« L’histoire d’A Suspicious River est abominable : c’est celle d’une autodestruction, de la crucifixion d’une enfant qui s’identifie au calvaire de celle qui l’avait conçue, adopte les comportements d’une “pute”, s’habitue à être traitée “comme une statue de plâtre”, une “madone de marbre, mais seins nus”. Mais le regard froid de Laura Kasischke vous agrippe, ainsi que son univers mental poétique, le lyrisme avec lequel elle dépeint la reddition des victimes de l’instinct sexuel mâle. La nature, verdure aux cheveux de cadavres, participe de l’asphyxie “dans le voile turquoise du crépuscule”. Lorsque les feuilles frissonnent, ce sont “comme mille femmes qui claqueraient des dents”. Les filles, telle cette faisane qui survit “avec de la grenaille dans le ventre”, ont la honte qui serpente dans les veines. Leur cri ressemble au “long et doux miaulement d’un chat affamé. Jamais interrompu”. Et le lecteur, ce renard introduit dans un poulailler, condamne ces poules à un strip-tease mortel. » Jean-Luc Douin → Lire l’intégralité de la critique parue dans Le Monde du 9 juillet 1999
La Sorcière, de Marie NDiaye (1996)
« La Sorcière est mieux qu’un livre d’auteur comme il y en a tant, c’est un livre d’écrivain. Entendez que celle qui écrit sait disparaître derrière ce qu’elle écrit pour ne laisser deviner qu’une ombre vague et secrète, une présence. » Pierre Lepape → Lire l’intégralité de la critique parue dans Le Monde du 6 septembre 1996
Le Dieu des petits riens, d’Arundhati Roy (1997)
« Le Dieu des petits riens est un roman susceptible de passionner le public le plus large sans rien céder sur les exigences de l’art littéraire. C’est si rare qu’on se méfie. » Pierre Lepape → Lire l’intégralité de la critique parue dans Le Monde du 24 avril 1998
Dora Bruder, de Patrick Modiano (1997)
« “Si je n’étais pas là pour l’écrire, il n’y aurait plus aucune trace de cette inconnue”, dit Patrick Modiano d’une jeune femme dont l’identité reste incertaine mais dont il sait qu’elle fut raflée le 18 février 1942 et internée aux Tourelles. Elle était une ombre ; elle devient, par lui, une trace, une inscription, le début d’une présence. Dora Bruder est le récit, parfois hallucinant, d’un combat inégal : celui d’un homme seul, d’un écrivain, contre la bureaucratie de l’amnésie. » Pierre Lepape → Lire l’intégralité de la critique parue dans Le Monde du 4 avril 1997
Pastorale américaine, de Philip Roth (1997)
« Si Nathan Zuckerman a rêvé une “chronique réaliste”, Philip Roth, en tentant de donner satisfaction à son double, a quand même, et c’est heureux, écrit un roman de Roth, à multiples entrées, paradoxal et sarcastique, dramatique, comique, tragique. Magnifiquement équivoque. » Josyane Savigneau → Lire l’intégralité de la critique parue dans Le Monde du 22 avril 1999
Les Particules élémentaires, de Michel Houellebecq (1998)
« Houellebecq a glissé dans son livre une sorte de petit traité post-marxiste du paupérisme amoureux, ce dernier avatar moderniste de la lutte des classes et de l’économie libidinale, qui est une petite merveille d’analyse, précise et cruelle. » Pierre Lepape → Lire l’intégralité de la critique parue dans Le Monde du 28 août 1998
L’Inceste, de Christine Angot (1999)
« Christine Angot va gagner. Parce qu’elle ne risque pas de plaire. Elle va trop vite, trop fort, trop loin, elle bouscule les formes, les cadres, les codes, elle en demande trop au lecteur. Elle vient d’avoir 40 ans, elle écrit depuis quinze ans et, en huit livres (depuis 1990, car elle a mis quatre ans à faire publier son premier roman), elle a enjambé la niaiserie fin de siècle. » Josyane Savigneau → Lire l’intégralité de la critique parue dans Le Monde du 3 septembre 1999
La décennie 2000
Allah n’est pas obligé, d’Ahmadou Kourouma (2000)
« Birahima devient un enfant-soldat au Liberia : small-soldier. L’enfant-soldat, écrit Kourouma, est le personnage le plus célèbre de cette fin du XXe siècle. Un inédit de l’histoire, qui, pourtant, n’invente pas grand-chose en matière d’horreur. Des gamins encore barbouillés du lait de leur mère auxquels on fait cadeau d’une kalachnikov. La déesse kalach, le super-jouet kalach, “c’est facile. On appuie et ça fait tralala”, et les autres meurent : les enfants-soldats d’en face, les villageois qui ne fuient pas assez vite (…). Et tous ceux qui ne se sont pas pourvus de grigris assez puissants pour se protéger des balles. » Pierre Lepape → Lire l’intégralité de la critique parue dans Le Monde du 22 septembre 2000
L’Adversaire, d’Emmanuel Carrère (2000)
« Carrère ne s’est pas contenté de pénétrer sur le territoire de Romand pour y lever la carte des enfers comme on levait autrefois la carte du Tendre : gouffre du mensonge, torrent de l’escroquerie, océan de l’anéantissement, marais de l’imposture, abîme de l’amour de soi. Malgré sa répulsion – ou à cause d’elle –, il s’est jeté dans cette histoire. Il a assisté au procès de Romand, il lui a écrit, il l’a rencontré, il a interrogé ceux qui avaient été les témoins leurrés de son apparence d’existence, il a mis ses pas dans ceux de l’assassin, a contemplé ses paysages, partagé le vide de ses errances. Il n’a pas seulement, comme Truman Capote dans De sang-froid, reconstitué la machinerie des crimes, il a voulu comprendre quelles forces obscures en mouvaient les engrenages. Il s’est mis en danger. Son livre ressort brûlant de cette immersion. » Pierre Lepape → Lire l’intégralité de la critique parue dans Le Monde du 7 janvier 2000
Blonde, de Joyce Carol Oates (2000)
« Blonde est un conte de fées qui vire au cauchemar, un récit de Dickens aux couleurs kafkaïennes, un rêve de poupée aux cheveux d’or où les beaux ténébreux se changent en diables, une fable gothique, surréaliste. Pour exprimer les songes et les désillusions de celle que Hollywood traita comme une pute, celle qui fut condamnée “à chercher dans les yeux des autres la confirmation de sa propre existence”, celle qui, dit Oates, “fut complice de sa propre exploitation, qui ne s’extirpa jamais de la machine à broyer, qui accepta son calvaire”, la romancière donne libre cours à une prose sauvage, parfois paroxystique, parfois primitive comme celle de Kerouac, souvent pulsionnelle, gonflée de la rage de tout dire, l’innocence comme la crudité. Tel un médecin légiste, elle scrute le mental d’une gamine marquée à vie par la magie des salles obscures, ses hérésies familiales et ses soumissions “à la voix sombre de l’univers”. » Jean-Luc Douin → Lire l’intégralité de la critique parue dans Le Monde du 20 octobre 2000
Sourires de loup, de Zadie Smith (2000)
« Plus d’une fois, le lecteur de Zadie Smith sera tenté de se frotter les yeux. Quoi ? Ce gros roman serait l’œuvre d’une si jeune femme ? D’une demoiselle à peine sortie de l’adolescence ? (…) La surprise ne vient pas tant du talent d’écriture – après tout, les qualités stylistiques ne surgissent pas ex nihilo à l’âge mûr –, ni même de la maîtrise dont elle fait preuve dans la progression de son récit, mais de son incroyable science de l’humain. (…) Par l’intermédiaire de ses personnages, Zadie Smith étale devant nos yeux la carte de trois générations (…), remontant à travers eux les erreurs de tout un siècle de colonisation. Et prenant acte de l’impossible dilemme où se trouvent les immigrés, coincés entre deux pays imaginaires dont seul un roman peut parvenir à dresser l’exacte topographie. Zadie Smith s’y est employée, avec la grâce et le culot qui préfigurent un véritable écrivain. » Raphaëlle Rérolle → Lire l’intégralité de la critique parue dans Le Monde du 24 août 2001
Séfarade, d’Antonio Muñoz Molina (2001)
« Les ombres des vivants et des morts hantent ce livre superbe qu’estSéfarade. (…) Sur le thème de la persécution s’assemblent dix-sept chapitres évoquant l’instant où, aux premiers bruits de bottes nazies, Hans Mayer, juif viennois, s’échappe d’Autriche avec de faux papiers et où le vieux Victor Klemperer reste bloqué à Dresde avec sa femme malade. Celui où Margarete Buber-Neumann se retrouve enfermée dans le wagon qui roule vers Ravensbrück, où Milena Jesenska est expulsée de Prague par la Gestapo, où Evguenia Guinzbourg est déportée en Sibérie, où Primo Levi a vu le mot “Auschwitz” inscrit sur l’écriteau d’une gare, où Jean Améry pousse la porte de la cellule dans laquelle les SS allaient le torturer, où Willi Münzenberg fuit les chars allemands…
Ce mémorial des bannissements, cette “encyclopédie des exils”, englobe le martyre d’inconnues : cette jeune femme prisonnière d’un couvent espagnol, cette rescapée des geôles argentines, cette communiste espagnole envoyée à Leningrad pour fuir la guerre civile et qui n’a jamais revu son père. (…) Ample, lyrique, musical, rythmé en houle, longues phrases à la Claude Simon, Séfarade démontre qu’après Auschwitz on peut écrire des poèmes, à condition de nouer esthétique et sens moral, et qu’en dépit de ce qui fut affirmé lorsque William Styron signa Le Choix de Sophie, il n’est pas nécessaire d’être juif pour dépeindre les horreurs de la Shoah. » Jean-Luc Douin → Lire l’intégralité de la critique parue dans Le Monde du 28 février 2003
Une histoire d’amour et de ténèbres, d’Amos Oz (2002)
« Citoyen d’Israël, attaché à ce pays et soucieux de son destin jusqu’à s’être engagé dans un kibboutz, puis dans l’aventure du mouvement La Paix maintenant, Amos Oz l’est aussi d’une langue, c’est-à-dire d’une histoire. Et c’est ce cheminement particulier, celui qui conduit une collectivité à faire corps avec une grammaire, qui se trouve au cœur du monumental et passionnant ouvrage de mémoires paru ces jours-ci. Une autobiographie bien particulière, non linéaire, et dont le personnage central n’est pas forcément celui qu’on croit.
Car derrière le petit Amos Klausner, né à Jérusalem en 1939 d’une famille d’origine lituanienne, il y a la trajectoire de tout un peuple. Lui, ce garçonnet volubile et doué, n’est finalement que la pièce parlante d’un puzzle terriblement compliqué par les persécutions et les diasporas successives. » Raphaëlle Rérolle → Lire l’intégralité de la critique parue dans Le Monde du 20 février 2004
Car derrière le petit Amos Klausner, né à Jérusalem en 1939 d’une famille d’origine lituanienne, il y a la trajectoire de tout un peuple. Lui, ce garçonnet volubile et doué, n’est finalement que la pièce parlante d’un puzzle terriblement compliqué par les persécutions et les diasporas successives. » Raphaëlle Rérolle → Lire l’intégralité de la critique parue dans Le Monde du 20 février 2004
Vers l’âge d’homme, de J. M. Coetzee (2002)
« Vers l’âge d’homme invite à un voyage dans les profondeurs de l’humanité. L’auteur sud-africain dépeint, de son écriture laconique, un personnage solitaire, naïf, à la vie sans éclat, aux états d’âme communs. Un homme parmi les hommes. C’est l’histoire impitoyable d’un homme qui ne se raconte pas d’histoires. Le récit d’un écrivain, John Maxwell Coetzee, qui n’utilise pas la littérature pour enrober la vérité, pour la saupoudrer de sucre et la tirer vers le supportable, le correct ou simplement le flatteur. (…) Aucune intrigue palpitante, pas d’événement bouleversant (…) et pourtant tout retient l’attention, tout passionne, tout intrigue et bouleverse. » Raphaëlle Rérolle → Lire l’intégralité de la critique parue dans Le Monde du 2 octobre 2003
Délivrez-moi ! de Jasper Fforde (2002)
« Un polar déjanté, truffé de références culturelles, aussi bien littéraires que cinématographiques ou télévisuelles. Jasper Fforde est par exemple un fan des Monty Python… Une lecture jubilatoire qui a recours à toutes les recettes de l’humour, y compris les plus débridées. (…) Délivrez-moi ! est un chef-d’œuvre malicieux d’humour et de loufoquerie. » Jacques Baudou → Lire l’intégralité de la critique parue dans Le Monde du 24 juin 2005
L’Amour, roman, de Camille Laurens (2003)
« Camille Laurens n’aime pas les hiérarchies, ne pose pas à l’aristocrate du sentiment amoureux. A ses yeux, sainte Thérèse d’Avila n’est pas plus intensément éprise de Dieu qu’une midinette de son godelureau. Et si sa culture la porte naturellement vers Racine ou Madame de La Fayette, elle ne méprise pas les romances et les chansons populaires. (…) Comme dans les romans sentimentaux, il y a la femme, le mari et l’amant. (…) Mais il n’y a pas qu’eux au monde. Parce que nous sommes “pétris de récits et d’images qui forment notre filiation amoureuse”, la narratrice remonte les générations, jusqu’à son arrière-grand-mère, Sophie. Toutes ces figures de femmes, d’hommes et de couples toujours désespérément appariés peuplent le récit de Camille Laurens. » Patrick Kéchichian → Lire l’intégralité de la critique parue dans Le Monde du 4 avril 2003
2666, de Roberto Bolaño (2004)
« Un livre aux pages folles, giflées par le vent du désert et une mélancolie furieuse : c’est l’énigmatique objet littéraire qu’a laissé l’écrivain chilien Roberto Bolaño à sa mort en 2003 (…). Faux récit d’aventures, vrai roman apocalyptique, les mille pages de 2666, publiées en une seule édition posthume dès 2004, sont moins là pour que nous les digérions vraiment que pour elles-mêmes tout avaler et engloutir, en un monstrueux “hommage à tout ce qui existe dans le monde, et même aux choses qui ne sont pas encore arrivées”. Les lire d’une traite est une épreuve ; dormir et rêver entre-temps, encore plus. » Fabienne Dumontet → Lire l’intégralité de la critique parue dans Le Monde du 28 mars 2008
Fuir, de Jean-Philippe Toussaint (2005)
« Résumer Fuir, ce court, dense et cependant aérien roman, reviendrait pratiquement à en réécrire chaque page. Toussaint excelle à introduire le trouble. (…) La fin du roman – mais pas seulement la fin – est tout simplement admirable, lumineuse, surprenante. On ne sait rien, le trouble n’est pas levé, et, pourtant, la réalité est comme étendue, enrichie, libérée. Que demander de mieux, de plus, à la littérature ? » Patrick Kéchichian → Lire l’intégralité de la critique parue dans Le Monde du 8 septembre 2005
Brothers, de Yu Hua (2005)
« Yu Hua voulait rendre compte d’une expérience sans équivalent : le passage de Mao à Hu Jintao, en une seule génération : “Seul un Occidental qui aurait vécu quatre cents ans aurait pu vivre deux époques aussi dissemblables.” (…) Brothers n’est pourtant pas un roman historique, mais plutôt une étude de terrain de deux personnages jetés dans le bouillon de l’histoire. (…) Ecrivain de l’ambition et de la déception sociale, des amours contredites et indirectes, il y a de l’Hemingway chez Yu Hua, certainement, mais aussi du Stendhal. » Nils C. Ahl → Lire l’intégralité de la critique parue dans Le Monde du 9 mai 2008
Les Bienveillantes, de Jonathan Littell (2006)
« L’époustouflante réussite des Bienveillantes ne se trouve pas seulement dans la conduite d’un récit couvrant l’intégralité du second conflit mondial, un souffle devenu trop rare dans le roman contemporain. Elle tient aussi à l’abandon demandé au lecteur, à cette façon de l’amener à rendre les armes après 900 pages. Cette pulsion génocidaire, rationalisée par un sens de l’organisation hors du commun, formulée avec autant de précision par Max Aue, ne relève plus seulement de la confidence. Elle devient un miroir qui nous est tendu puisque de ce “frère humain” nous ne pourrons jamais écarter la lointaine parenté. Dans ces moments-là, Jonathan Littell devient vraiment très grand. » Samuel Blumenfeld → Lire l’intégralité de la critique parue dans Le Monde du 1er septembre 2006
Les Disparus, de Daniel Mendelsohn (2006)
« Daniel Mendelsohn s’est assigné pour mission de ressusciter la vie de six victimes de la Shoah (…). C’est cette histoire qui a occupé Daniel Mendelsohn pendant cinq ans. Cinq années durant lesquelles ce New-Yorkais, spécialiste des tragiques grecs et critique littéraire reconnu, a sillonné le monde avec un seul but en tête : reconstituer les vies de son grand-oncle, Shmiel Jäger, de son épouse et de leurs quatre filles. (…) Un livre qui se lit comme le journal de bord d’un détective. » Thomas Wieder→ Lire l’intégralité de la critique parue dans Le Monde du 31 août 2007
Une femme fuyant l’annonce, de David Grossman (2008)
« Aux dernières heures du dernier jour de la guerre, le 12 août 2006, Uri Grossman est mort. Son tank a été touché par une roquette alors qu’il tentait de sauver un autre blindé. Dans les rédactions, on se rappelle encore la dépêche qui (…) jeta la consternation : “Le sergent Uri Grossman, 20 ans, fils du célèbre écrivain israélien David Grossman, pionnier de la paix, a été tué au Sud Liban.” Depuis plusieurs années, pour “accompagner” Uri, David Grossman s’était plongé dans l’écriture d’un roman. Mais pas n’importe quel roman : celui d’un fils enrôlé dans la guerre. Une histoire… conjuratoire, en somme. “A l’époque, dit-il, j’avais le sentiment – je formais le vœu, plutôt – que mes pages le protégeraient…”Des mots comme des sacs de sable… Et puis, le dernier jour, le drame. (…) Il y a quelque chose de troublant à ouvrir cet ouvrage-là. Celui qui a sauvé sans sauver, 600 pages serrées, magnifiquement traduites, tout à la fois hommage et tombeau, hymne à la vie et oratorio de la douleur. » Florence Noiville → Lire l’intégralité de la critique parue dans Le Mondedu 19 septembre 2011
Les Années, d’Annie Ernaux (2008)
« Les Années s’offre comme une magistrale plongée dans le temps et la mémoire d’une femme sur plus de soixante ans. Et aussi comme le point incandescent d’une œuvre et d’une démarche exigeantes qui ne cessent depuis trente ans d’explorer le réel au plus près des mots et des sensations, seuls critères pour elle d’écriture et de vérité. » Christine Rousseau → Lire l’intégralité de la critique parue dans Le Monde du 7 février 2008
La décennie 2010
Le Sermon sur la chute de Rome, de Jérôme Ferrari (2012)
« Il n’est pas de petite allégorie pour un sermon puissant. Pas d’intrigue trop ténue pour un grand roman. Le Sermon sur la chute de Rome, de Jérôme Ferrari, est les deux à la fois, malgré un fil central qui pourrait sembler dérisoire. Il y est question du bar d’un village corse. De la manière dont Matthieu et Libero, des amis d’enfance, abandonnent leurs études de philosophie pour en reprendre la gérance. De leur certitude d’y créer “le meilleur des mondes possibles” cher à Leibniz – un monde fait de jolies serveuses, d’alcool et de charcuterie du cru. » Raphaëlle Leyris → Lire l’intégralité de la critique parue dans Le Monde du 23 août 2012
Le Chardonneret, de Donna Tartt (2013)
« Le Chardonneret peint par Carel Fabritius (1622-1654), Theo Decker, héros et narrateur, le découvre quelques minutes avant que sa vie ne bascule. Un matin de printemps, cet adolescent new-yorkais de 13 ans, fils unique de parents divorcés, visite le Metropolitan Museum avec sa mère. La toile est exposée dans la salle 32, celle où il traîne, intrigué par une fille rousse, tandis que sa mère passe dans une autre pièce. Soudain, une violente explosion se produit. Un vieil homme agonisant exhorte le garçon à s’emparer du tableau, pour le protéger. Theo le rapporte chez lui, et attend sa mère. Qui ne reviendra pas, tuée dans l’attentat. Non content de donner son titre au roman de Donna Tartt, Le Chardonneret de Carel Fabritius accompagne en permanence le lecteur. Ce roman, pétri de références romanesques issues du XIXe siècle, multiplie avec autant de délectation que de virtuosité les retournements subits de la fortune, sans trop s’embarrasser de quelques légères invraisemblances. Et le lecteur, pris dans les rets d’une narration étourdissante, qui le pousse à tourner les pages sans pouvoir s’arrêter, les accepte volontiers. » Raphaëlle Leyris→ Lire l’intégralité de la critique parue dans Le Monde du 9 janvier 2014
Heureux les heureux, de Yasmina Reza (2013)
« Dans le face-à-face avec la vie et même avec l’au-delà, la situation comique est la seule situation de liberté : au théâtre et en littérature, cette vérité structure l’œuvre de Yasmina Reza. Parce qu’il l’expérimente mieux qu’aucun autre, avec un tact immense et une sensibilité bouleversante, Heureux les heureux est son plus beau texte. Son grand roman de la consternation humaine. » Jean Birnbaum → Lire l’intégralité de la critique parue dans Le Monde du 3 janvier 2013
Le Puits, d’Ivan Repila (2013)
« Sept mètres, telle est la profondeur du puits que l’écrivain espagnol Ivan Repila, né en 1978, creuse sous les pieds de son lecteur, lequel s’y abîme alors en compagnie des personnages du livre, deux enfants simplement nommés le Grand et le Petit. Donc, le Grand et le Petit sont au fond du trou. Comment sont-ils tombés si bas ? Il aura fallu que quelqu’un les pousse. Leur mère possiblement. Ne les a-t-elle pas déjà mis au monde ? La force vitale de ces deux enfants qui ne veulent pas mourir, dont les rêves aiguisés par la fièvre forment des mythologies, dont la langue lacunaire et blessée invente encore de fastueux destins de rechange pour le monde, cette force est celle de la littérature qui existe en effet parce que “la vie est merveilleuse mais vivre est insupportable”. » Eric Chevillard → Lire l’intégralité de la critique parue dans Le Monde du 15 octobre 2014
La Fin de l’homme rouge, de Svetlana Alexievitch (2013)
« “Je veux montrer ce qui bouillonne dans la marmite russe”, finit par formuler l’écrivain, qui vit toujours à Minsk. Avant de s’interroger : “Je fais ce que j’ai à faire, mais est-ce que cela peut intéresser des lecteurs français ?” Sans l’ombre d’un doute. La Fin de l’homme rouge est un tombeau littéraire pour les citoyens d’un empire qui a disparu en trois jours, aussi vite que la Russie tsariste était devenue, en 1917, l’Union des soviets. Mais c’est surtout un monument à la mémoire de tous ceux qui, dans l’histoire, se sont un jour retrouvés égarés dans leur époque. Cet exil intérieur ne peut se dire, en effet, qu’à la première personne, d’âme à âme. » Julie Clarini → Lire l’intégralité de la critique parue dans Le Mondedu 3 octobre 2013
Une enfance de rêve, de Catherine Millet (2014)
« A la page 71 d’Une enfance de rêve, Catherine Millet raconte la première confidence que lui fit son père. La scène se passe dans une auberge de la vallée de Chevreuse, quelques années après que les parents de l’écrivaine se sont libérés l’un de l’autre. Evoquant Philippe, son fils cadet, Louis Millet confie que cet enfant n’est pas le sien. “Je le savais, mais bien sûr je me tus”, écrit la grande sœur. Lisant ces mots, nous éprouvons un pincement au cœur qui concerne moins la révélation du père que le silence de Catherine à notre égard : elle savait et ne nous en avait rien dit. Ce “nous” qui se sent un peu trompé, c’est celui qui absorbe le lecteur dès le livre ouvert. C’est le nous de l’enfance, de la confiance, celui dont Catherine Millet use elle-même quand elle parle de la condition enfantine. “Je le savais” instaure soudain une distance. Comme l’une de ces minuscules trahisons instillant le doute entre deux gamins qui viennent de se jurer fidélité, il produit son effet de cisaille. Bien fait pour nous. Catherine Millet rappelle ainsi que ce livre n’est pas seulement l’histoire de ses jeunes années à Bois-Colombes, en banlieue parisienne, dans un petit appartement où elle vivait avec ses parents et sa grand-mère. C’est d’abord une méditation sur la façon dont nous autres, enfants, allons à la rencontre des choses, collant d’abord aux apparences avant que la vie ne nous mette à distance. Comment faire pour que cette distance soit juste ? C’est toute la question posée par ce chef-d’œuvre. » Jean Birnbaum → Lire l’intégralité de la critique parue dans Le Monde du 25 avril 2014
Americanah, de Chimamanda Ngozi Adichie (2013)
« Chimamanda Ngozi Adichie brosse ici un portrait des Etats-Unis et de ses minorités noires d’une férocité et d’une tendresse inouïes. A rebours des clichés, elle croque aussi, avec délice, les contradictions de la société nigériane, de ses classes moyennes, de sa diaspora. Une comédie sociale, joyeusement féministe : une réussite. » Catherine Simon → Lire l’intégralité de la critique parue dans Le Monde du 6 février 2015
Vernon Subutex, de Virginie Despentes (2015)
« Fine observatrice de son temps, Virginie Despentes est aussi – comme Vernon – une formidable DJ, qui a le sens du rythme, des enchaînements improbables, des mixages risqués, ce qui lui permet de proposer avec Vernon Subutex un roman énergique, bourré d’humour, et pourtant tout entier traversé par la mélancolie et le désabusement. Le genre de mélange auquel on devient vite accro. » Raphaëlle Leyris → Lire l’intégralité de la critique parue dans Le Monde du 23 janvier 2015
Le Géant enfoui, de Kazuo Ishiguro (2015)
« Le septième roman de Kazuo Ishiguro porte à son paroxysme cet art unique, qui fait de l’œuvre du romancier britannique une des plus audacieuses de notre temps, de ne pas raconter, dans des livres saturés de vie, débordant de la présence de leurs personnages, les histoires qu’il raconte. » Florent Georgesco → Lire l’intégralité de la critique parue dans Le Monde du 17 avril 2015
Le Lambeau, de Philippe Lançon (2018)
« Il y a quelques secondes encore, le chroniqueur Philippe Lançon blaguait avec ses camarades dans les locaux sinistres d’un journal appauvri, Charlie Hebdo. Le voilà maintenant allongé au milieu des morts amis, la gueule cassée et la conscience séparée : désormais, “celui qui n’était pas tout à fait mort” devra cohabiter avec “celui qui allait devoir survivre”. (…) La littérature coïncide avec un cri (…). Philippe Lançon hisse chaque évocation intime au niveau d’une méditation universelle sur notre temps, nos existences, nos aveuglements : sa renaissance exige une nouvelle pratique d’écriture ; sa plume nous en met plein la gueule ; son visage défait exhibe tout ce que nous ne voulons pas regarder en face ; sa lucidité est une fidélité à l’enfant qu’il fut ; ses souvenirs d’enfance ressemblent déjà à nos souvenirs de guerre. » Jean Birnbaum → Lire l’intégralité de la critique parue dans Le Monde du 13 avril 2018









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